A la recherche de la synthèse perdue….

Il est frappant d’observer combien presse et « analystes » s’efforcent de ramener la primaire en cours dans un  cadre convenu quitte à ignorer une réalité plus complexe.

Pour tous, le débat qui opposait hier sept candidats socialistes ou apparentés, et opposera cette semaine Valls et Hamon, renverrait à un schéma simple et mille fois répété: « réalistes versus utopistes  » (F. Fressoz), culture  de gouvernement contre culture d’opposition… Au fond, tous semblent se reconnaître dans la théorie des gauches irréconciliables formalisée puis…. abandonnée par Manuel Valls….qui n’est pourtant qu’une façon d’exprimer non des divergences réellement fondamentales mais  de reconnaître la vacuité idéologique dans laquelle se complaît le PS depuis trop longtemps.

Pour comprendre ce qui est à l’œuvre, un petit détour, non par les éditorialistes, mais  par l’histoire semble (comme souvent) s’imposer.

La gauche française a certes toujours (comme la droite d’ailleurs) été plurielle. Son unité a du coup constamment posé problème. Partagée dès l’origine entre partisans de l’Etat et autonomistes ouvriers, puis « utopistes » et marxistes, et enfin réformistes et révolutionnaires, elle divergeait moins sur le but (comme vient encore de le rappeler le jeune historien E. Jousse dans son dernier livre « Les hommes révoltés » Fayard janvier 2017) que sur la méthode. Mais autour de questions autrement plus lourdes que celles qui opposeraient aujourd’hui Hollande à Mélenchon ou Valls à Hamon.

Le rassemblement fut en conséquence une longue marche jalonnée de ruptures et de réconciliations spectaculaires : le grand Congrès de l’unité de 1905 suit de 6 ans l’explosion, salle Japy, de la première unification socialiste ; le Front Populaire de 15 ans le Congrès de Tours; et l’entrée des communistes au gouvernement en 1981 de 3 ans la rupture du programme commun…..

Loin de traduire des accords de circonstances, ces rapprochements, fragiles, devaient tout à l’effort de synthèse de personnalités exceptionnelles capables d’offrir aux tendances les plus radicales comme aux plus modérées une perspective jugée satisfaisante par les uns comme par les autres.

Loin de sacrifier le socialisme français, comme on le lui reproche encore (cf. Peillon « La révolution française n’est pas terminée » 2008) Jaurès réussit au contraire d’Amsterdam (1904) à Toulouse (1908) à en préserver et actualiser la singularité : ainsi avec les marxistes, partageait-il  l’objectif d’une transformation complète de la société à travers le bouleversement du régime de propriété, et avec les réformistes l’idée que cette transformation devait être progressive prenant appui tant sur la loi que sur le mouvement syndical et associant à chaque étape action culturelle et militante. La lecture de son grand discours du Congrès de Toulouse témoigne de la solidité et de l’originalité d’une construction intellectuelle et politique qui, sans la guerre, aurait sans doute permis aux gauches de dépasser durablement  leurs différends.

Cette dialectique fut aussi celle de Blum qui sut à Tours envers et contre tout garder vivante « la vieille maison », sa condamnation lucide et prémonitoire du « socialisme réel » à venir se doublant de la référence maintenue à une histoire et des valeurs communes que les réformes de 36 puis de la Libération concrétisèrent en partie. N’est-il pas frappant d’observer d’ailleurs que communistes comme socialistes ont longtemps continué, d’une même voix, d’une même foi,  à vénérer ces grands moments…?

Le programme commun de gouvernement, le bilan des deux premières années du gouvernement Mauroy, comme d’ailleurs de celui du gouvernement Jospin, forment les jalons les plus récents  de cette synthèse constamment à réécrire mais suffisamment dynamique pour avoir contribué sur plus d’un siècle à façonner le paysage social et politique du pays.

La théorie des gauches irréconciliables, l’impossible alliance des rêveurs et des réalistes, ne correspondent donc à rien de ce que fut la véritable histoire des gauches, traversée d’affrontements violents dépassés, à intervalle régulier, par la formulation de projets partagés et stimulants.

Que se passe-t-il donc aujourd’hui qui puisse laisser penser que ce schéma serait devenu caduc ?

L’explication tient en deux facteurs : l’effondrement intellectuel du centre du PS au moment même où les conditions de la synthèse devenaient plus difficiles.

On ne niera pas en effet que les succès de Jaurès, de Blum comme de Mitterrand furent facilités pour une part par l’éloignement du pouvoir et pour une autre par les possibilités d’action dans un cadre national qu’offrait l’économie d’alors.

En 1981, les marges de manœuvre, bien qu’ayant tendance à se rétrécir, étaient encore suffisamment grandes pour permettre à Fiterman, Chevènement, Rocard et Delors de cohabiter dans un même gouvernement, y exercer une réelle influence et y obtenir des résultats jugés par tous non négligeables.

Le contexte est évidemment différent. L’espace du compromis social-démocrate s’est élargi, pour être efficace, à une Europe qui n’en peut mais…

La chute du mur, le discrédit de toute forme d’intervention publique assimilée dans les ex-pays du pacte de Varsovie à un retour du communisme, la montée des nationalismes laissent en effet peu de chances à la gauche de transposer à l’échelle du Vieux-Continent ses recettes françaises, allemandes ou scandinaves. D’autant qu’en se mondialisant, le marché semble avoir privé d’influence la volonté démocratique ; et en s’individualisant, la démocratie avoir renoncé à porter un quelconque projet collectif.

Mais la situation, pour être complexe, est-elle plus difficile que celles que durent affronter les socialistes à la veille et au lendemain de la première guerre mondiale ; ou face à l’émergence du fascisme et la constitution du bloc communiste etc. ?

A chacun de ces moments, on l’a vu, la vitalité des gauches était suffisante pour que de la réflexion et du débat surgissent les pistes qui devaient permette de surmonter ces écueils.

A chaque fois un « Centre » s’est constitué autour de principes solides et d’une stratégie éprouvée.

C’est l’effondrement de ce Centre, du lieu d’une possible synthèse, que nous vivons aujourd’hui libérant les tendances centrifuges que la gauche a toujours connues.

Faute d’une réponse globale, pensée, solide, le double mouvement de globalisation et d’individualisation suscite ainsi deux réponses opposées : le rejet théâtral et radical au nom de la pureté des principes ou la fuite en avant dans une adaptation aux règles nouvelles au nom de la réalité.

Mais la nostalgie n’est pas une politique. Et la haine de soi non plus.

D’autant que modernistes et archaïques, pour reprendre la terminologie médiatique, s’opposent d’autant plus durement que leurs divergences concrètes sont en réalité assez faibles. Que proposent Mélenchon, voire Hamon sinon une politique keynésienne qui les auraient fait passer voilà 30 ans pour d’odieux réformistes; et que suggèrent Valls voire Macron sinon de seulement poursuivre dans la voie, ouverte par tous les socialistes de gouvernement, d’un accommodement avec le système teinté d’appel à la liberté ….sans renoncer à l’idéal d’une régulation du marché ?

On voit ainsi en creux que ce qui a manqué, et manque encore, c’est une capacité de synthèse susceptible de donner à ces gauches égarées dans leurs rhétoriques un projet à partager.

L’échec de Jospin à le formuler (ne s’était-il pas réfugié dans le ni-ni comme le Mitterrand du deuxième septennat ?) n’a eu d’égal que l’indifférence de F. Hollande et, dans cette primaire de V. Peillon, à même s’y essayer.

Le PS risque de payer cher ce mépris des idées, cette indolence intellectuelle qui a privée la gauche de sa loi de gravitation.

Livrés à eux-mêmes, apparatchiks, notables influents, technocrates trop sûrs de leur science, rhéteurs d’occasion, s’en sont donnés à cœur joie depuis plus de dix ans entretenant le spectacle affligeant d’une compétition d’égos sans âme ni perspective..

Au delà de la Primaire, et de ses aléas, la gauche ne s’en tirera qu’en travaillant à reconstituer son Centre de gravité.

Non d’un point de vue tactique en cherchant à tisser d’artificielles synthèses dont le radical valoisien que fut Hollande s’était fait la spécialité jusqu’à ce que vienne la cruelle heure de vérité.

Mais en reconstruisant pièce par pièce un projet qui exprime simultanément  l’opposition de la gauche au cours du monde et sa capacité à l’inverser, c’est à dire utopiste et réaliste à la fois comme le fut le programme de Jaurès, celui du CNR voire le programme commun. N’en déplaisent à tous les commentateurs qui ne rêvent que de voir enfin disparaître la menace d’une gauche de mouvement secouant rentes et préjugés…..

Ce projet devrait se structurer autour de quatre axes délibérément ignorés par la gauche sans idées et sans âme de la décennie qui s’achève :

  • les rapports entre Nation et Europe, pour déterminer dans quelle mesure la France peut retrouver par elle même le chemin du dynamisme économique et industriel pour, dans un second temps, créer au sein de l’UE un rapport de forces favorable à une telle relance. Comment ne pas voir que la stratégie initiée par F. Mitterrand tendant à substituer la perspective européenne au projet socialiste d’une émancipation de notre économie a trouvé aujourd’hui, avec la désindustrialisation, et la révolte d’une partie de l’électorat populaire, son ultime limite ?
  • Les rapports entre l’individuel et le collectif, et en particulier la nécessité de revenir moins à une logique de progrès des droits individuels qui accentue l’atomisation de la société qu’aux voies d’un progrès de notre organisation collective et démocratique. Le creusement des inégalités, sociales et territoriales, le malaise civique, la poussée des intérêts particuliers rendent nécessaires une réinvention des formes de notre démocratie et de la participation citoyenne comme une redéfinition partagée d’un progrès s’appliquant à la collectivité tout entière plutôt seulement qu’à des individus ou des catégories.
  • Les rapports entre croissance, progrès et écologie, pour fixer les modalités d’une prospérité qui ne passe plus par l’augmentation du PIB mais qui soit le résultat d’une amélioration de la qualité de la vie.
  • Les rapports entre démocratie et marché en travaillant à l’émergence de nouveaux outils d’intervention capables de faire reculer l’influence des forces financières et permettant non plus d’opposer mais d’associer société civile et État ( un État dont la réforme devrait être une priorité de la gauche).

C’est autour de ces réflexions, ayant toutes en commun de chercher une réponse démocratique mais volontariste à la main-mise de la finance – sur la vie des peuples au point de menacer leur cohésion mais aussi la vie sur la planète – que la gauche pourra  se doter d’une nouvelle synthèse, centrale en ce qu’elle agrégera les forces les plus radicales et les plus modérées restées fidèles à l’idée d’une transformation progressive de l’organisation sociale.

A l’évidence, cette réorientation intellectuelle ne viendra pas de ce qu’il reste du PS, et des partis en général, ni des candidats qui s’affairent de près ou de loin (Mélenchon, Macron) dans son orbite.

Cette clarification devra être menée d’abord sur le terrain des idées avant de s’incarner dans une nouvelle configuration politique.

Reconstruire un axe gravitationnel, ce que j’appelle un Centre où s’élabore la synthèse des temps futurs voilà une belle tâche pour celles et ceux qui aiment la politique et veulent croire encore en la gauche….

C’est ce à quoi – modestement- s’emploiera « Le temps des Cerises », mouvement d’idées autant que politique.

A vos plumes !

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