À propos d’un discours présidentiel…

Il est des crimes dont l'humanité ne pourra se libérer. Celui commis à l'égard de millions d'hommes, de femmes, d'enfants juifs, continuera à hanter chacun d'entre nous aussi longtemps que nous aurons conscience de ce que nous sommes. La monstruosité est donc partie de nous-même. Se souvenir, c'est ne pas l'oublier ! Mais où situer la responsabilité ? C'est à cette terrible question que nous renvoie la commémoration de l'épouvantable rafle. Opérée en France, certes ! Par des Français obéissant à des ordres venant d'autorités françaises, à l'évidence ! Mais PAR la France ? Jusqu'au discours de Jacques Chirac, nos Présidents successifs avaient eu soin de séparer le crime et ses auteurs de la communauté nationale tout entière ! Parce que la France était à Londres ou dans les maquis, disaient-ils, elle ne pouvait être à Vichy ou à Paris ce triste jour de juillet 42. Elle ne pouvait se reconnaître dans un pouvoir né d'un coup de force, ce que résuma lapidairement le Général en refusant, fin août 44, de rétablir la République au motif qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Cette solution possédait et possède toujours un grand mérite : celui de préserver la confiance que la France doit garder en elle-même.

J'ai longtemps partagé ce point de vue. Il correspond mieux à l'idée, comme disait l'Autre, que je me fais de la France. Aussi ai-je d'abord éprouvé le même malaise que Jean-Pierre Chevènement à l'écoute du discours de François Hollande ce dimanche, mettant en cause non des Français mais "notre cher et vieux pays". Qu'avait donc de la "seule France", celle de 1789 et de la Déclaration des Droits, celle d'Hugo et de Gavroche, celle de Schöelcher et de Zola, le régime de Pétain , ce rassemblement hétéroclite de toutes les lâchetés, aigreurs ou amertumes suscitées par le cours de l'Histoire ? Rien, sans aucun doute ! Mais même par captation n'était-il pas dépositaire d'une partie de cet héritage ? Ne bénéficiait-il pas du soutien majoritaire de l'opinion, au moins jusqu'en 43 ?

Redoutable controverse, qui met aux prises des points de vue également respectables. Mais, au fond, la question n'est-elle pas ailleurs ? Et n'est-ce pas pour d'autres raisons que celles que je viens d'évoquer qu'il faudrait regretter le choix partagé par de Gaulle et François Mitterrand ? Ne pas avoir reconnu la responsabilité de la France dans le crime du Vel d'Hiv, c'est peut-être au fond s'être privé d'une introspection rendue pourtant indispensable par la défaite, la débâcle, le 10 juillet, le statut des juifs… ! Assumer ce fardeau, prendre sur soi cette responsabilité, n'était-ce pas aussi, à l'instar de l'Allemagne, pouvoir progressivement s'en libérer ? Se défaire, dans les formes, de ce soupçon lancinant d'une France brusquement et définitivement abaissée ? N'est-ce pas en effet de ce lointain si proche que nous vient ce syndrome du déclin qui nous poursuit jusque dans ce siècle nouveau ? Reconnaître la faute de la France, c'était aussi l'aider à se réconcilier avec un "passé qui ne passe pas" !

Est-il encore temps et Hollande a-t-il bien fait ? Sincèrement, j'en doute aujourd'hui. Sauf à entraîner notre pays déjà mal en point sur une pente périlleuse : celle qui nous conduirait à revisiter chaque moment de notre Histoire pour en faire un sujet de débat et réveiller les polémiques couvant sous la cendre. Ainsi, par exemple, de la décolonisation… Pourrons-nous en faire l'économie ? Le Président de la République n'en semble pas convaincu.

3 réflexions sur « À propos d’un discours présidentiel… »

    Article très juste. J’ai moi-même été gêné par le discours de F. Hollande, pour les raisons que tu rappelles. J’ai d’ailleurs à cette occasion retrouvé la tribune que Chevènement avait fait paraître dans « Libération » après le discours de Chirac en 1995.
    C’est une question complexe – notre mémoire « collective » n’en finit pas d’être travaillée par le « syndrome de Vichy » comme disait Henry Rousso. Ses représentations sont mouvantes, contradictoires – et le politique doit choisir celle qu’il veut mettre en avant, non pas au détriment de la vérité historique, mais en fonction des valeurs qu’il entend privilégier, du projet national qui est le sien. Il doit aussi faire avec la société, avec les enjeux de l’heure, etc. Bref, ce n’est pas simple. Une périodisation fine de ces représentations dominantes successives a été faite – cf. les travaux de Henry Rousso et Olivier Wieviorka.
    En tout cas, encore une fois, un bel article !

    Le discours de François Hollande fait polémique comme l’avait fait celui de Jacques Chirac en son temps. Pourtant, au delà des mots, je pense que cette polémique est dérisoire. En effet la rafle du véld’hiv est bien le fait des autorités françaises de l’époque, et à part quelques « justes » la plus grande partie des français se sont tus ou ont préféré ne rien voir. Certes le gouvernement de Pétain ne représentait pas tous les français, mais on peut dire la même chose de nos gouvernants actuels, ils sont élus par une majorité, mais non par l’ensemble des français, et pourtant leurs actes et décisions engagent la France.

    Il y a plus urgent qu’a revisité l’histoire, en 1940 la France a reçu un coup sur la tête comme jamais dans son histoire elle ne l’a reçu; si l’on oublie cela on ne peut rien comprendre à la suite.
    On peut constater – c’est le rôle de l’historien mais ne pas dire c’était bien ou c’était mal, en 70 ans notre pays a beaucoup changé vouloir juger le passé avec notre manière de penser d’aujourd’hui ne rime à rien.
    Un exemple:l’église suspectant que des « hérétiques »n’avaient fait que semblant de se rallier à l’église avant de mourir n’a pas hésiter à les faire déterrer après leur mort pour faire brûler leur cadavre-cela nous semble abominable de nos jours .
    certes on ne peut pas mettre les hommes de cette époque dans le même panier mais je ne suis pas sur qu’ils aient été plus abominables que ne le seraient beaucoup aujourd’hui, il y en a qui ont été « grands »qu’en serait il maintenant ?
    Une phrase résume bien l’état de la France à cette époque elle est de André Malraux au Panthéon le 19 décembre 1964 pour recevoir les cendres de Jean Moulin.
    « Aujourd’hui, jeunesse, puisse-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour là elle était le visage de la France.
    girard

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