Affaire Fillon : et si c’est la politique elle-même qui était devenue un emploi fictif ? (1)

L’on a longtemps pensé que la politique consistait à choisir une orientation pour son pays et un responsable pour l’assumer.

Il semblerait, au vu des évènements de ces derniers mois, qu’il s’agisse la d’une vision optimiste, datée, peut être même obsolète.

Choisir une orientation ? Cela supposerait d’abord que celles et ceux qui les proposent croient encore à un destin possible- non pour eux-mêmes- mais pour le pays qu’ils aspirent à représenter.

Force est de constater qu’il n’en est plus rien.

Et que ce que l’on qualifie de trahison n’est que l’accomplissement d’une décision murie en amont : ne rien faire, rien n’étant plus possible !

Le malheur français tient ainsi dans la résignation quasi unanime de ses dirigeants convaincus non seulement que le pouvoir leur échappe… mais qu’il en est mieux ainsi. Plus aucun d’eux, des anciens gaullistes aux anciens socialistes (comment qualifier autrement l’ersatz de dirigeants du parti du même nom ?), ne pense que l’intervention politique, le vote des citoyens, l’action de l’Etat seraient à même d’apporter de meilleurs résultats que l’action du marché, l’initiative d’un grand patron, le mouvement de l’innovation technologique.

Tous communient dans une même foi : les sociétés sont devenues ingouvernables. Laissons-les donc se gouverner toutes seules. Ce qui fait du gouvernant politique, ministre ou Président, un emploi fictif conçu et vécu comme tel par les « titulaires » de ces postes désormais symboliques.

Il en résulte des effets curieux : l’abandon de l’idée périmée d’intérêt général qui suppose de la volonté pour la définir et de l’autorité pour la faire respecter, certes; mais aussi l’émergence de ces pratiques que l’opinion, qui reste marquée par des conceptions anciennes, continue de condamner mais qui constituent le prolongement logique de la « fictivité » des emplois publics. Ainsi, en plus d’une endogamie de plus en plus fréquente, du goût assumé de l’argent de la part de dirigeants qui, occupant des fonctions devenues exclusivement médiatiques et théâtrales, revendiquent la rémunération due à tout « people » qui se respecte. D’où la tentation d’ajouter à son traitement ces justes compensations que sont les rémunérations pour activités de conseil, qui décuplent les revenus tirés du statut parlementaire, les conférences surpayées ou pour les gagne-petit de province les salaires d’assistant parlementaire versés sur le compte familial…

On comprend mieux du coup l’indignation d’un candidat à la présidentielle outré de se voir reprocher ce qui ne lui semble au fond qu’un simple pourboire.

Réduits, de leur fait, au rôle de Nagui, Patrick Sébastien ou Claire Chazal, ces commentateurs du monde ne voient nulle honte ni anomalie à en réclamer le traitement… quand ils ne rejoignent pas directement leur rang comme l’ont fait d’anciens ministres (Tapie, Bachelot et d’autres suivront).

Mais cette mutation de la politique en « emploi fictif » a d’autres manifestations, peut-être moins spectaculaires mais tout aussi significatives, que la campagne présidentielle en cours (on devrait plutôt parler de « foire aux vanités ») nous met tous les jours sous les yeux.

Ainsi a-t-on assisté à la multiplication des candidats « fictifs ».

J’entends par là non seulement ces candidats dont personne ne pense qu’ils puissent sérieusement envisager d’être Président : mais qu’importe puisque l’emploi est lui-même devenu fictif ? Les Primaires ont offert à ces manifestations d’égos, ne reposant sur rien, un territoire en expansion.

Mais je fais aussi allusion sous ce terme à ces candidats qui, eux, peuvent l’emporter d’après les sondages mais dont le programme comme la majorité parlementaire potentielle sont insaisissables. Ainsi ce qui, autrefois, les auraient fait traiter d’imposteur (le « ni droite ni gauche » par exemple) leur donne aujourd’hui une sorte d’impulsion médiatique, preuve s’il en est que l’emploi convoité est dénué d’effectivité. Il ne s’agit plus en effet, on l’a vu, de gouverner mais d’accéder à ce qu’il ne faut plus appeler le « pouvoir »… plutôt le miroir (de soi mais aussi d’une société désarticulée).

Mais si le « pouvoir » n’est plus là où il devrait être, comment s’étonner qu’il soit passé dans d’autres mains ? Ainsi n’est-ce plus désormais le peuple (formule ringarde) qui choisit les gouvernants mais bien les médias.

Là où prime la mise en scène, il est normal que s’imposent les hommes de l’art, au détriment du vote des citoyens ou des partis.

Le processus est aujourd’hui clairement à l’œuvre : ainsi bien que Fillon ait été désigné par un scrutin de plus de quatre millions d’électeurs, sa légitimité élective pèse-t-elle pour rien face à la curée médiatique qui lui interdit de faire campagne avant de l’obliger à renoncer. Chaînes d’infos continues et sondages sont en train de nous démontrer qu’ils forment une Armée contre laquelle le suffrage populaire ne peut plus rien. Il ne s’agit certes pas de minimiser les fautes de M. Fillon mais de chercher à conserver intacte l’idée que le soupçon ne vaut pas culpabilité et encore moins condamnation…. Curieuse préoccupation soufflée comme fétu de paille par le vent de « l’information »…

Mais les partis (dont la responsabilité, on l’a assez dit ici, est engagée) sont soumis au même régime. Ainsi n’ont-ils plus non plus le libre choix de leur candidat selon un processus qui s’accélère d’élections en élections. Les Primaires, hier, en 2012, pour aller aujourd’hui au-delà puisque sont précisément glorifiés à gauche ceux qui ont refusé de s’y soumettre. Avez-vous entendu dans les médias quiconque reprocher à Macron ou Mélenchon de s’être auto-désignés ? C’aurait été se priver d’utiles contre-feux. Il ne manquerait plus en effet que les partis se remettent à penser qu’ils pourraient jouer encore un rôle dans un film dont le scénario s’écrit désormais et définitivement ailleurs. Qu’on se le dise….

Ni parti, ni programme, ni majorité voilà la recette du candidat du futur, l’absence des ingrédients traditionnels n’ayant guère plus d’importance que la fonction à occuper : le Président de la République n’est plus dans ce schéma que la Reine d’Angleterre….et s’en trouve fort bien.

Reste la dernière étape de cette dématérialisation de la politique : si l’on n’est plus invité à choisir une vraie orientation ni même un véritable dirigeant, à quoi bon demander à celui qu’on a « élu » des comptes ?

Aussi allons-nous tout droit, certes au nom d’une démocratie modernisée, vers le non-renouvellement des mandats.

François Hollande vient d’ailleurs avec son talent habituel d’expérimenter cette formule en renonçant à être candidat. Mais Juppé n’avait-il pas lui-même promis de n’effectuer qu’un quinquennat ? Et combien de ministres voire de députés de la majorité nous annoncent qu’ils en auront fini ce printemps avec l’élection ? Comme si l’idée de devoir expliquer leur bilan, l’assumer devant le peuple, leur paraissait désormais incongru.

Projet fictif, emploi fictif, bilan fictif, la boucle serait bouclée ….si les problèmes du monde n’étaient eux bien réels. Car ce consentement à l’évidement de la fonction politique ne peut convenir qu’à celles et ceux pour lesquels la réalité n’est pas trop dure et qui pensent, forts de leur position sociale, pouvoir s’en tirer sans le secours du « pouvoir » justement… (sans parler des défis que le monde ne manquera pas de NOUS lancer). Mais les autres ne tarderont pas à démasquer la supercherie. Si ce n’est déjà fait… Et demanderont, à juste titre, que la politique renaisse de ses cendres. Au risque de plébisciter des imposteurs (ça s’est vu je crois récemment) si n’émergent pas à nouveau de vrais candidats à la DIRECTION du pays.

Des hommes ou des femmes qui croient en son histoire,  ne voient pas dans le marché et l’innovation le nec plus ultra de l’organisation sociale et cherchent à s’appuyer sur des forces bien réelles qu’il leur revient de reconstituer… Des hommes et des femmes politiques, cette denrée si décriée, qui donnent à leur fonction une nouvelle densité et refusent de crier avec les loups médiatiques…..

Y parvenir nécessiterait de reconstituer une contre-société politique pensant à contre-courant du mouvement engagé.

C’est par la base qu’il faudra commencer en réinventant les espaces de discussion que furent les anciens partis, et par le sommet en créant, a l’instar des partisans hier d’une « réforme intellectuelle et morale », les lieux de création et de diffusion d’une autre culture politique, sorte de collèges universitaires enseignant le désintéressement, l’histoire, la déontologie aux futurs cadres d’une gauche en recomposition….

(1) Ce blog reprend et développe l’idée stimulante avancée ce week-end dans Libération par Jean-Luc Nancy.

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