Discours d’inauguration du 13éme  festival du mot.

Mercredi 24/5 La Charité sur Loire

Mesdames, messieurs,

Chère Christiane,

Ce festival commence malheureusement sur une fausse note.

Il manque ce soir un Dau à notre gamme.

Jacques s’est éteint presque en sortant de scène et je veux avoir pour lui et pour son complice Vincent Roca une pensée particulière. Nous savons que la mort à toujours le dernier mot et c’est pourquoi nous courrons ici après tous les autres…

Mesdames, messieurs,

Chère Christiane,

Il fallait bien que cela arrive.

Cela nous pendait même au nez.

Rien ne pouvait l’empêcher.

Dès lors que le douze, ce douze béni était franchi, ce 12 des 12 apôtres, des 12 dieux de l’Olympe, des 12 tribus d’Israël, ce douze si blues, ce douze des douze œufs achetés chez le crémier, miraculeusement préservés, alors inéluctablement, silencieusement mais irrévocablement, devait venir le 13… le treizième festival du mot.

Voilà treize ans cher Marc que nous commîmes l’irréparable, engendrant d’un seul mouvement, ce festival devenu aujourd’hui un adolescent ingrat mais prometteur.

Si j’en suis le maire, Marc en est le père.

Treize ans déjà d’un mariage fougueux, parfois orageux, jamais pluvieux…

Treize ans !

Il n’aurait plus manqué que l’inauguration tombât un vendredi !

Non que je sois superstitieux… mais enfin il n’y a pas, comme on le dit chez les grévistes, de fumée sans pneu.

Tenez comptons un peu ensemble sur nos… dix doigts : et bien la treizième lettre est un M, comme Malheur, Mauvais, Maudit mais aussi comme Marc ou Macron… Mais au Tarot la treizième carte ne représente-t-elle pas… la mort. C’est glaçant.

Le rugby ne se joue-y-il pas aussi à treize parce que 2 des joueurs de chaque équipe ont un jour mystérieusement disparu ?

Et l’A 13 ne mène-t-elle pas en Normandie par Rouen et Caen, région où Marc Lecarpentier a justement son antre maudit, sa caverne, son ermitage ? Tout cela fait frissonner…

Si Treize rime avec synthèse, mélèze, mortaise ou balaise il s’accorde surtout avec malaise, ascèse, foutaise, fournaise, rivaize, et même quatre-vingt-treize, la guillotine pour couper les pages

Ne sont-ce pas là autant de présages funestes ?

Alors oui,

Peut être eût-il mieux valu sauter cette treizième édition, l’enjamber comme Napoléon d’un bond (d’Arcole) l’ignorer en somme et passer au mépris des lois de l’arithmétique, qui, au fond, comptent assez peu pour nous, directement à la quatorzième. Nous nous serions vieillis, mais du coup grandis d’un coup.

C’était facile de le décider l’an passé : de festival, nous en aurions eu treize à la douzaine et le tour – comme disait Poulidor – était joué… Que n’y avons-nous pensé ?

Mais qu’attendre de l’équipe de Godot qui nous entoure, à l’aise certes dans leur Becket, mais qui ignore que Mallone meurt ! Ah les beaux jours… !

D’autant que j’aurais ainsi, et vous avec moi, pu faire l’économie – comme dirait Le Maire – de ce treizième discours ! Car, oui, j’en suis la aussi, tout comme Marc, à m’adresser à vous pour la treizième fois et j’en tremble rien que d’évoquer cette épouvantable occurrence.

Que n’ai-je déposé une proposition de loi bannissant le treize et tous ses acolytes !

Comment ne pas craindre la panne d’inspiration, le fiasco littéraire, la débandade rhétorique, l’impuissance scripturale ?

Comment ne pas craindre d’en venir avec le temps à sucrer les treize ?

Aussi est-ce pour m’éviter cette peu réjouissante perspective, et renouveler mon inspiration que je crus habile – comme le stylo- de recourir  à un Manuel (pas Valls le moins du monde rassurez-vous) :

« L’Orateur » du bon Dr Wicart, publié en 1935, aux éditions Vox en 2 volumes, trouvé sur une foire aux livres de La Charité, approuvé et préfacé par le ministre de l’éducation nationale lui-même et où j’étais sûr de trouver un déluge de bons conseils, un flot tumultueux de recommandations, une avalanche de préceptes, qui allaient s’avérer aussi précis qu’inutiles.

Un bon orateur, nous dit le maître, se doit d’avoir d’abord…. une bonne hygiène. (On conçoit que le grec Démosthène eut soin d’avoir une belle et bonne Hélène).

-Tout commence, sachez le, au réveil: « Après avoir pris un verre d’eau ou une infusion, nous recommande le bon Dr, rester couché sur le dos, dans le lit »(on comprend mieux que certains orateurs aient eu du mal à se relever d’un mauvais discours, ce qui exclut aussi les mauvais coucheurs) « faites ensuite au moins une trentaine d’inspirations profondes par le nez, avec expiration par le nez aussi. Une inhalation peut s’avérer nécessaire. Enfin Un bon orateur soigne sa constipation » (pour la fluidité de son expression je suppose). « Il renonce aux fraises, au caviar et aux crustacés » (sans doute en raison des vieux crabes dont il est entouré), « il renonce aux acides » (pour mieux j’imagine les glisser dans son propos) mais aussi « à l’alcool et aux vins de Bourgogne » (décidément ce Dr est mal embouché).

-« S’agissant de la vie intime, ensuite, se risque ce Diafoirus de la glotte, ce Knock de l’élocution), chacun doit savoir agir au prorata de ses moyens personnels. Les hommes devront être des sportifs modérés sur ce point » (on sait désormais pourquoi DSK a renoncé) et les femmes ne devront pas être des compliquées. » (l’orateur devra donc tenir sa langue. Pour que la parole soit longue que l’acte soit court).

Cela ne signifie pas que soit interdit au tribun tout effort physique. Le sport est ainsi chaudement recommandé : le canotage (pour mener en bateau son auditoire, le noyer sous les chiffres ou pour ramer sur les sujets difficiles) l’équitation, sans oublier la marche et même la pêche »(afin sans doute que l’auditoire soit tout ouïe) »surtout la pêche à la truite » (là je sèche)

Last but not least « Il est conseillé enfin pour parfaire cette préparation de dire de la poésie, des vers plutôt que de la prose… (N’est-ce pas chère Christiane ! )

Ultime recommandation, je cite :

« Le bon orateur va à pieds vers la salle où on l’attend en évitant toute conversation. Évite, (excusez-moi mesdames), les fleurs et les gens parfumés. »

Au final, à quoi le public va t il Le reconnaître ? Et bien,  » aux maxillaires protubérants, au front bombé, aux yeux enfoncés dans leur cavité et à sa large poitrine lui permettant de libérer ses tubes oratoires…. » Tel est le portrait robot ou cabot du Cicéron des tribunes républicaines…

C’est à ce stade, je l’avoue, qu’il m’a semblé plus juste de refermer le livre. Non mon hygiène de vie est déplorable et un rapide coup d’œil à la glace a suffi à me renseigner : je ne disposais pas de la configuration physique exigée !

J’ai donc renoncé à écrire ce treizième discours, convaincu d’être sous l’emprise d’un mauvais signe, et décidé de laisser mon intervention reprendre sa liberté.

Celle de saluer d’abord nos festivaliers qui ont préféré La Charité.

S’il y a certes plusieurs festivals de Cannes, l’un sur la Croisette, les autres dans chaque maison de retraite, il n’y a qu’un Festival du Mot.

Merci à vous d’avoir eu le cran de déserter l’écran, préféré les mots aux images, les poètes aux starlettes, les réfugiés des lettres aux Yachts People, Electre à la fée électricité, la lyre à l’art Monica, aux « décolletés » Colette, aux salles obscures les textes clairs, la finesse à de Funès et Roca à de Broca, le siècle des Lumières aux frères du même nom. Treize fois merci !

Non que nous n’aimions le cinéma. Nous en avons même plutôt une bonne image. Bien qu’ici nous ayons aussi nos sales bobines. Mais si nous nous projetons, c’est dans l’avenir, et si (silence) l’on tourne, c’est autour du mot, mot à confitures dans lequel nous avons été pris plus d’une fois le doigt recourbé et l’œil concupiscent, tentant de l’étaler sur des phrases craquantes.

Et si la Palme a ses huiles auxquelles on déroule le tapis rouge, le mot a ses plumes.

Liberté ensuite de saluer, mieux : de rendre hommage à notre invitée d’honneur.

Lassée de garder les Sceaux, si nombreux parmi ses adversaires, elle nous fait la joie d’être des nôtres qui lui rendons justice.

Merci, chère Christiane, d’avoir sur les bords de la Loire, fait une prose et arrêté ton Char, toi dont le René, ne doit rien à Celine Dion ni au seigneur de Combourg et tout aux feuillets d’Hypnose.

Toi avec qui le ver, qu’il soit d’Eluard, Césaire ou Valéry, est toujours dans le fruit, la rime dans la phrase, la vérité hors son puits. Toi qui aime la politique si dénuée pourtant de poésie….

« Ô ma petite fumée s’élevant sur tout vrai feu, nous sommes les contemporains et le nuage de ceux qui nous aiment. »

« …nous ne sommes pas seuls, l’aurore a un toit et mon feu tes deux mains »

 

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