Franchir le Rubicon… (Lettre à Manuel Valls pour réagir à ton discours de Tours)

À Tours, là où Léon Blum s’était à l’hiver 1920 promis de garder « la vieille maison », tu as, cher Manuel, appelé la gauche au rassemblement : « réagir pour ne plus subir, pour ne pas mourir » t’es-tu exclamé avec force…

Ne finassons pas : il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Certes, les esprits fermes auront du mal à entendre le 1er secrétaire de ce qu’il reste du PS, le chef de ce qu’il reste de majorité prendre argument, pour inviter à l’unité, de la menace d’une défaire écrasante. N’est-ce pas en effet la politique du Chef de l’Etat, que vous avez tous deux soutenue sans faille, qui a préparé cette perspective funeste et ceci en dépit des alertes des plus lucides et des avertissements électoraux ? L’on pourrait même pousser le questionnement jusqu’a se demander si celles et ceux qui se sont trompés constamment depuis 4 ans sont les mieux placés pour mener la bataille à venir…

Mais ne finassons pas : la maison brûle ! 

Tu as raison : aucun des candidats potentiels de la gauche n’est en mesure, séparément, d’accéder au second tour de la Présidentielle voire même à la troisième place. 

Plus grave, la présence de l’extrême-droite au face-à-face final y est au contraire aujourd’hui quasi-certaine. 

Pire encore : c’est avec les voix des ouvriers, des employés, de la France populaire, celle pour laquelle nous devrions nous battre, qu’elle peut à ce stade espérer y parvenir. 

Dont acte : le rassemblement (la réconciliation ?) de la gauche sera bien la condition de sa survie. 

Mais, cher Manuel, « vouloir sauver ce qui peut l’être » peut convaincre, comme à Tours, des apparatchiks ou des élus affolés à l’idée de perdre leur statut, mais pas une France déchirée par le chômage et traumatisée par les attentats. 

L’ampleur du désarroi suscité par les quatre années qui viennent de s’écouler exclut les petites manœuvres, les arrangements avec la réalité ou la simple gauchisation rhétorique…

Ne finassons donc pas : les Français veulent des actes, c’est à dire une inflexion politique et le rassemblement de la gauche est également à ce prix. Les deux vont de concert. 

Est-ce réalisable ? Est-il encore temps ? 

Faire de la politique, tu seras le premier à en convenir, c’est considérer que rien n’est jamais perdu d’avance. 

Alors voyons plutôt ensemble comment s’y prendre ? 

(Et rassure toi, ces « conditions » ne seront pas les vingt et une du Komintern ….) 

La première serait l’annonce par F. Hollande de sa décision de ne pas solliciter un nouveau mandat. Et tu dois l’y inviter ! La loyauté sans faille dont tu as fait preuve t’y autorise. La position centrale que tu occupes t’y oblige. L’ambition que tu viens d’afficher t’y condamne.

Ses tergiversations bloquent la situation. Il s’agit donc d’un préalable. 

Le plus tôt cette décision sera publique, le mieux cela vaudra pour la gauche et le pays. 

Pourquoi ? Parce que le respect de l’engagement pris de quitter le pouvoir si le chômage ne baissait pas viendrait en quelque sorte compenser l’impact du non-respect de la parole donnée au Bourget. 

Commencé par un leurre, le quinquennat s’achèverait sur un acte vrai. Le regain de crédit serait limité mais réel et bénéficierait à tous.

Le deuxième condition serait de se servir du budget en discussion pour enclencher une nouvelle politique économique tout entière dominée par le souci d’une relance par l’investissement gage de nouveaux emplois : en débloquant 40 mds € pour le ferroviaire, l’innovation, la transition énergétique, les Universités et la recherche.

Cette décision devrait être gagée sur la déduction des investissements d’avenir du décompte du déficit budgétaire. Elle serait de nature à convaincre les salariés et les entreprises que nous entrons bien dans une nouvelle phase. Ce serait une mesure volontariste pas sans rapport avec ton tempérament….

La troisième condition serait dans la foulée de ré-ouvrir avec l’UE le débat sur un programme massif de soutien à l’activité que nous aurions simplement décidé d’anticiper, question dont je m’étais permis de t’entretenir lors de ton entrée en fonction. Cette démarche aurait pour effet d’achever de convaincre nos concitoyens que s’en est fini du temps où nous acceptions de sacrifier nos intérêts vitaux sur l’autel d’une solidarité formelle… Ce que le patriote qui bout en toi devrait enfin pouvoir assumer sans peine.

Ce rassemblement « par la preuve », comme dirait une ancienne candidate aux élections présidentielles, préfigurerait le programme sur lequel pourrait ensuite se retrouver toute la gauche et qui consisterait à permettre au pays de mener la politique de sa démographie, ce qui est bien le moins ! 

Il ne s’agirait donc pas d’une inflexion idéologique, d’un de ces débats mortels entre plusieurs gauches, mais d’une mobilisation pour défendre les intérêts vitaux du pays : ses emplois, son industrie, son avenir même ! 

Ne finassons pas, d’autant que ce n’est guère ton genre cher Manuel : Si l’on veut que ton discours de Tours ne soit pas sans lendemain, que nous puissions tous ensemble sauver « la vieille maison », alors il faut que tu lui donnes un vrai contenu politique ! 

Et que sur cette base tu t’adresses, comme tu l’as fait samedi, à tous les candidats potentiels qu’il te faudrait réunir sans tarder pour placer, dès lors que ce changement politique serait amorcé, chacun devant ses responsabilités.

Une sorte de discours de Rome qui pourrait aussi avoir des accents d’Epinay. 

Il serait dommage en effet qu’après Tours, et pour reprendre le mot de Malraux, tu sois venu au bord du Rubicon… pour y pêcher à la ligne.

Une candidature de plus en effet ne réglerait rien si elle ne permettait de réunir la famille de gauche autour d’un projet clair tirant les conséquences des erreurs commises. Ne serait-il pas préférable de le faire aujourd’hui plutôt que d’attendre le lendemain de la présidentielle ? 

L’affaiblissement sans précédent du Président devrait alors te conduire, en tant que Premier ministre, à assurer la réalité du pouvoir, ce que le désistement de Hollande rendrait inéluctable,  et prendre les initiatives indispensables au sursaut. Ce ne serait pas un « coup d’état » rampant, simplement une exception à la règle de la Cinquième dictée par l’urgence… et qui permettrait aussi d’envisager ensuite d’autres changements vers un rééquilibrage des Institutions.

Puisque tu veux sauver la gauche, donne lui, donne-t-en les moyens ! 

En amitié,

G 

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