Humanisme et socialisme.

La crise dans laquelle nous plonge le capitalisme d’aujourd’hui, ultra-productiviste et financiarisé, nous oblige en quelque sorte à relever notre niveau d’exigence.

Un peu comme nous l’avait annoncé Polanyi, c’est en effet à l’homme, dans sa définition la plus complète, la plus profonde, que s’attaque la société de marché. L’offensive est ancienne et des générations d’auteurs critiques, de Gorz à Marcuse, n’ont cessé de la dénoncer.

Mais elle est aujourd’hui par l’effet d’une mondialisation relayée par des technologies ramifiées et de plus en plus intrusives, plus menaçante que jamais.

On pourra certes m’opposer que les droits de l’homme sont désormais portés au pinacle et suscitent chaque jour des mobilisations. Mais ne voit-on pas que leur sens est aussi de plus en plus souvent contesté à mesure que leur contenu semble plus incertain y compris pour ceux qui s’en font les promoteurs ?

De quel homme défendons-nous ainsi les droits ? De quoi est-il fait ? Ou, pour l’écrire autrement, sur quoi fondons-nous désormais son caractère sacré ?

Le doute s’est installé sur la capacité qui serait celle de nos sociétés à répondre à pareilles questions.

L’Homme ? Notre civilisation l’avait jusqu’alors toujours défini par un rapport à l’infini; par sa quête d’une profondeur, qu’elle soit d’origine divine ou nourrie simplement du mystère, et d’abord du juste et du bien : L’homme, universel, ontologiquement créateur, et d’abord de lui-même.

Ce qui signifiait que l’on croyait alors – est-ce toujours le cas ? – à sa perfectibilité.

La vie était vue comme l’occasion d’un accomplissement.

Or, c’est cette conception de la civilisation qui est aujourd’hui en péril.

Au regard des mutations anthropologiques en cours, des formes d’anti-humanisme qu’elles portent en elles (contestation de toute intimité à travers le développement des réseaux sociaux mais aussi leur mise au service d’une surveillance accrue, marchandisation généralisée , instrumentalisation du corps y compris à travers le recours au contrôle biométrique etc.), il est plus que temps de prendre conscience de la nécessité d’en revenir à un engagement global, intégral, pour ne pas laisser disparaître une « certaine idée de l’homme ».

Ma conviction, que je vais essayer d’étayer dans les lignes qui suivent, est que l’idée socialiste, débarrassée de ses prétentions scientifiques, peut et doit être, de ce combat pour l’homme, le meilleur auxiliaire.

Ce à quoi l’invitait déjà Jaurès lorsqu’il la définissait comme « Une Révolution morale servie et exprimée par une révolution matérielle. » (La question religieuse et le socialisme).

Ainsi pourrait-on, à sa suite, définir le socialisme, d’aujourd’hui comme d’hier, comme la façon de permettre à l’homme la réalisation de ce qui le définit : vouloir ce qui est juste, chercher ce qui est beau !

N’est-ce pas là l’aspiration qu’il contient et qui en fait l’adversaire ou mieux l’opposé, d’une société réduisant l’homme à « l’individu », ses désirs, la satisfaction de ses besoins matériels, réels ou suscités…?

Accomplir donc, plutôt qu’accumuler…

Jaurès, un peu plus loin dans le même texte que précédemment cité, ajoute : »Je ne conçois pas une société sans religion, c’est à dire sans des croyances communes qui relient toutes les âmes en les rattachant à l’infini, d’où elles procèdent et où elles vont. »

Naturellement, le socialisme dans son esprit ne fournit pas de telles croyances.

Il n’est pas une religion (comme le rappellera Blum dans À l’échelle humaine puisqu’il n’a « ni rites, ni dogmes, ni sacerdoce ») mais il rend celle-ci vraiment possible en libérant l’homme des haines, des chaînes et des violences qui l’empêchent de se consacrer à la compréhension de ce qu’il est.

A commencer par l’exploitation de l’homme par l’homme, à laquelle il cherche à substituer non la collectivisation mais l’amour de la justice et la laïcité…

La laïcité d’abord, parce qu’elle n’est pas l’ennemie de la spiritualité mais sa condition. N’a-t-elle pas pour objet et pour effet de libérer les consciences, ou de les protéger, du dogmatisme des Églises ? Et ce faisant, ne rend-t-elle pas possible la rencontre, la réunion, la confusion des aspirations individuelles présentes en chacun d’entre nous à l’amour et à la justice, c’est à dire à l’humanité ?

  1. Mitterrand était en quelque sorte en « communion »avec ce point de vue, qui est celui de Jaurès, en affirmant- tel que le rapporte en tout cas Marie de Hennezel dans son livre Les forces de l’esprit– que « la France n’est pas encore prête pour la laïcité », c’est à dire tant qu’elle opposera l’Etat à la croyance. Loin de couper l’homme de l’infini, la laïcité devrait lui en ouvrir les portes en les dégageant du fatras déposé sur son seuil par les systèmes religieux…

La justice ensuite… L’humanisme socialiste constitue dans cette optique non pas une simple exigence morale (faire respecter partout les droits de l’homme) mais d’abord une vision du monde. Mais à la différence de l’humanisme libéral, qui s’appuie sur la liberté et l’autonomie de la conscience individuelle, l’humanisme socialiste n’imagine cette marche vers la liberté et l’autonomie que partagée, c’est-à-dire menée d’un même mouvement par tous.

L’homme ne peut, pour un socialiste, s’accomplir seul.

Il n’y parviendra que dans une société libérée non seulement des déterminismes, religieux ou scientifiques, mais aussi  économiques et sociaux.

Il ne pourra trouver complètement sa liberté que dans une relation forte et authentique à l’autre, ce qui suppose que celui-ci soit également libre.

A ce titre il combattra toutes les formes de discrimination, de haines comme de domination. Et il trouvera son accomplissement dans le bien de la communauté (c’est à dire son harmonie y compris avec la nature), auquel sa qualité d’homme l’invite, le pousse, à contribuer.

Et si les communautés qu’il forme avec d’autres sont parties prenantes  de son humanité et doivent été respectées ce n’est que pour autant qu’elles gardent pour but supérieur la réalisation de celle-ci.

L’humanisme socialiste n’a donc pas pour objet exclusif de garantir la liberté individuelle même s’il considère celle-ci comme inaliénable, mais la libération de la personne humaine. (« Vivre pour autrui dans le respect de soi-même » dit ainsi Jaurès).

Libération qui ne saurait être le résultat de l’action de forces extérieures, politiques ou sociales mais d’abord et surtout la conséquence de l’adhésion consciente de chacun à l’idée qu’elle contient, à savoir la justice, autre nom de la fraternité.

C’est que, pour un socialiste humaniste, l’homme a une « œuvre « à réaliser, et celle-ci ne peut être « humaine » que tournée vers la recherche de la justice, c’est-à-dire de ce qui fait entrer tous les hommes en contact à partir de ce qu’ils ont en commun: perfectibilité, recherche du progrès, et d’une compréhension plus poussée du monde (dont le respect de la nature est un des éléments).

Pour un socialiste, l’égalité sera donc inséparable de la fraternité qui interdit à quiconque, quel que soit ses talents ou son mérite, d’opprimer un autre homme, de disposer sur lui d’un avantage qui affaiblisse son humanité.

Il combattra donc tout ce qui donne aux uns un tel pouvoir sur les autres, s’attachant à redistribuer la richesse mais surtout à établir un contrôle concerté sur la manière de la produire.

Il cherchera à soumettre aux institutions démocratiques la puissance que se sont octroyées les banques ou les grandes entreprises multinationales.

Il luttera partout contre toutes les formes d’arbitraire pour soumettre à des règles collectivement définies les relations sociales ou politiques qu’établissent les hommes entre eux. D’où son souci de renforcer la participation des citoyens, d’encourager et d’encadrer la négociation professionnelle etc., de substituer au libre jeu des forces individuelles ou des intérêts particuliers une organisation concertée de la société.

C’est cette ambition morale, humaine, qui fait aujourd’hui du socialisme un principe incroyablement actuel, et de mon point de vue le vecteur privilégié d’un réinvestissement en l’homme, d’une définition de l’homme devenue indispensable au regard de la vacuité qui affecte notre conception de la civilisation.

Et c’est à l’aune des avancées obtenues dans cette direction d’une libération non de l’individu mais de la personne humaine que l’on devra juger de son action, de son bilan si le pouvoir lui échoit.

Le temps est du coup à la rigueur, mais à une rigueur intellectuelle et morale, qui ne s’accommode d’aucuns de ces ersatz de pensée que sont les slogans creux de « social-démocratie », « progressisme » ou « réformisme » dont la plupart des candidats aux Primaires, voire des candidats hors primaires ne cessent de nous accabler.

Parce que notre civilisation s’est fondée sur un humanisme désormais en crise sous la pression d’une cupidité décomplexée, de religions folles et d’une technologie dominatrice, nous avons plus que jamais besoin du contenu puissant que l’idée socialiste est susceptible de lui insuffler…pour autant que ceux qui s’en réclament finissent par le comprendre et fassent à nouveau de la laïcité comme de la justice telles que nous les avons définies les outils d’une reconquête.

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