Mon intervention en séance publique le mardi 18 octobre dans le débat sur« l’Europe et la France face à la crise au Levant »

Nous sommes face à un paradoxe.

Ce à quoi nous assistons, me semble-t-il, et auquel nous avons du mal à nous adapter c’est paradoxalement l’émergence d’un Système international conforme aux vœux de ceux qui, comme la plupart d’entre nous à gauche et à droite, le souhaitaient libérés de la logique des blocs comme de l’emprise de l’hyperpuissance américaine.

C’est exactement ce à quoi nous assistions en ce moment au Levant.

L’influence américaine n’a plus les moyens de sa désinvolture comme l’a montré l’affaire irakienne.
Les vieilles alliances pâtissent comme on l’a vu lorsque les Etats-Unis ont décidé de ne pas nous accompagner lors de notre tentative de représailles sur Damas.

De nouvelles alliances se font jour qui nous contrarient ou nous inquiètent, ainsi de la Turquie et de la Russie, mais qui répondent à des logiques d’influence régionale comme à des enjeux géo-stratégiques plus larges. 

Menacée au Caucase, la Russie ne peut laisser se développer en Irak et en Syrie les forces islamistes radicales. Elle ne veut non plus renoncer à la position que lui confère son intervention en Syrie ( comme d’ailleurs en Ukraine ) et qui lui redonne un rôle qu’elle estime conforme à son ancien statut de partenaire obligé des EU voire de clef à la solution de problèmes majeurs. Plus que l’avenir de Daesch c’est une reconfiguration des enjeux qui se prépare au Levant, d’autres émergeant ailleurs.

Il en résulte des situations que nous pouvons juger paradoxales comme le rapprochement avec la Russie de la Turquie, c’est à dire entre un membre de l’Otan et une grande nation qui menace ailleurs près de la Baltique d’autres membres de l’OTAN. 

Il en résulte aussi une contestation de plus en plus poussée de notre grille de lecture, celle fondée sur les droits de l’Homme auxquels nous ne devons pas renoncer mais nous devons admettre qu’ils ne sont plus reconnus comme un cadre universel par des puissances qu’il n’est plus possible de tenir à l’écart. 

Ainsi aurions-nous tort d’en faire porter la responsabilité à la seule montée de l’islamisme radical, celui étant pour une part instrumentalisé par des stratégies concurrentes.

Dans ce monde nouveau, fait de puissances émergentes, on ne pourrait que souhaiter de voir l’Europe jouer pleinement son rôle.

La crise migratoire a montré, s’il en était besoin, qu’elle avait du mal à l’assumer. 

L’UE a pourtant pris toutes les bonnes décisions (renforcement du contrôle extérieur, mise en chantier d’une réforme de Schengen et Dublin, mise en place de dispositifs d’accueil et de relocalisation, actions humanitaires en Méditerranée, déblocage de crédits massifs pour les pays de premier accueil etc.) mais sans réussir à les faire appliquer.

Sans l’engagement de Mme Merkel, aussi bien dans l’accueil de centaines de milliers d émigrants, puis dans la gestion de la crise en méditerranée orientale est en Mer Égée avec la Turquie, où en serions-nous ? 

Le constat que nous devons faire au vu de ce que la crise du Levant a démontré c’est que l’Union tourne à vide faute de véritable consensus entre les États.

Or, comment espérer maîtriser le flux sur la durée sans un soutien renforcé à l’économie des pays d’origine et la mise ne place de modalités d’accueil limitées dans le temps des candidats à l’émigration ? Tant que l’aide au développement représentera à peine un tiers des flux financiers en direction des pays d’origine générés par l’envoi d’une part de leur revenu par les travailleurs migrants notre volonté d’envois cadenasser sera sans espoir ! 

Cette situation a pour effet de fragiliser la position de la France qui a assumé son statut en ne mégotant pas ses efforts.

La France, il faut le dire, a fait preuve de courage, multipliant les initiatives en Syrie pour tenter de protéger les populations, combattre les djihadistes et rechercher une solution politique. Et il faut vous en remercier Monsieur le ministre qui ne ménagez pas vos efforts.

Mais si la France fait preuve de courage, fait-elle preuve toujours de lucidité ? Si notre objectif est d’établir un régime démocratique en Syrie, ne nous illusionnons nous pas sur la nature des forces rebelles, qui, hors Daesch, sont désormais de plus en plus acquises au djihadisme ? Et si nos objectifs sont la paix et le départ d’Assad, sommes- nous bien certain que ces deux objectifs sont toujours conciliables ?

La France n’a en tout cas pas à rougir de ce qu’elle entreprend même si elle devrait peut être l’accompagner d’initiatives visant à aider l’UE à tirer les conséquences du nouveau contexte que j’évoquais en préambule. Cela passera par une clarification des objectifs politiques que s’assigne l’Union. Ce ne sont pas des procédures qui nous aideront à définir une position claire face à la Russie, la crise du Levant et l’accueil des réfugiés mais une volonté assumée. Le risque du ré-alignement est palpable et nous devons le combattre en restant fidèle aux fondamentaux de la politique étrangère de la France : construction d’une défense commune, préservation du dialogue avec toutes les puissances, refus des logiques binaires….

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